Mon Oncle

Jacques Tati

1956


     Mon Oncle est le troisième long métrage de Jacques Tati (après Jour de fête, Les vacances de Mr. Hulot, avant Playtime et Trafic). Il l'a préparé en 5 ans (9ans pour Playtime).

     Tati est le cinéaste de la lenteur, de l'approfondissement. Le spectateur amateur de Tati sait aussi qu'il doit prendre son temps : regarder, observer, revoir. Il nous donne à voir une société qui est bien la nôtre.

     Dans Mon Oncle, la maison de Hulot est délibérément fausse. Au marché du vieux Saint-Maur, il ne manque pas un personnage (agent de police, boucher à la nuque rasée de frais, Français moyen et baguette de pain, facteur, concierge, marchand de laitues défraîchies... On joue au marché.

     Mon Oncle énonce avec vigueur ce qui deviendra le thème central des films ultérieurs : L'opposition de deux mondes, l'ancien et le nouveau, le moderne fonctionnel et froid contre le désuet déglingué mais chaleureux. D'un côté le vieux quartier où tout le monde trouve son compte (y compris les chiens dans les poubelles cabossées) -- de l'autre, dans le quartier résidentiel ou dans l'usine moderne, des objets inutiles, des systèmes électroniques qui enferment les gens dans leur garage.





Découpage séquentiel

N° de séquence

Nombre de plans

Durée

Lieux

Moment de la journée

Action

1

2

1min 2s

Chantier

Journée de travail

Générique

2

10

1min 49s

Quartier ancien
Quartier neuf

Matin de bonne heure

La balade des chiens

3

11

3min 7s

Maison Arpel

Matin avant le travail

Un matin banal chez les Arpel

4

12

1min 18s

En voiture sur la route

Idem

Trajet en voiture

5

21

7min 22s

Vieille ville

Matinée

Un village dans la vieille ville

6

10

4min 10s

Sortie d'école

Fin de matinée

Sortie d'école

7

10

3min 7s

Maison Arpel

Fin d'après-midi

Une visite chez Mme Arpel

8

4

1min 23s

Maison Arpel

Soirée à Nuit

Bout de soirée chez les Arpel

9

6

2min 30s

Vieille ville

Matinée

Hulot dans son quartier

10

4

2min 35s

Bureau P.D.G.
Sté SDRG

Matinée

Mr. Arpel sollicite un emploi pour Mr. Hulot

11

8

3min 49s

Plastac bureau du personnel

Matinée

Hulot injustement soupçonné de polissonneries

12

25

8min 30s

Maison Arpel

Heure du déjeuner

Allées et venues : crise chez les Arpel

13

19

4min 49s

Vieille ville
Terrain Vague

Après-midi

Gérard en maraude avec Mr. Hulot

14

13

3min 59s

Maison Arpel

Fin de journée

Les Arpel fâchés contre Hulot

15

23

6min

Vieille ville

Dimanche matin

Gai dimanche dans le quartier de Mr. Hulot

16

58

20min 6s

Maison Arpel

Dimanche fin de matinée

Garden-party chez les Arpel

17

3

1min 48s

Maison Arpel

Dimanche
soir / nuit

Hulot retaille clandestinement les espaliers du jardin

18

3

57sec

Maison Arpel

Lundi matin avant le travail

Mme Arpel prépare une surprise à son mari

19

46

11min 42s

Usine Plastac

Matinée avant le déjeuner

Événements extraordinaires à l'usine Plastac

20

2

31sec

Déplacements

Vers midi

Retour en voiture et en carriole

21

9

3min 38s

Maison Arpel

Heure du déjeuner

Les Arpel enfermés au garage

22

10

3min 07s

Vieille ville

Après-midi à nuit

Comment se débarrasser des tuyaux mal fabriqués

23

7

1min 33s

Arpel en voiture
Hulot en carriole
Boîte de nuit

Nuit

Soirées croisées des Arpel et de la bande à Hulot

24

5

3min 23s

Maison Arpel

Nuit

Colère de Mr. Arpel au retour

25

5

2min 05s

Maison Arpel

Lendemain matin

Activités du matin : incommunication chez les Arpel

26

14

4min 15s

Vieille ville

Un matin

Les adieux de Mr. Hulot au vieux quartier

27

10

2min 31s

Parking d'aéroport

Matin

Mr. Hulot s'en va.
Gérard retrouve son père

28

4

57sec

Quartier neuf
Quartier ancien

Heure déserte du déjeuner

Dernière balade des chiens



     Tati n'aimait pas raconter ses découpages : aux descriptions, il préférait les dessins.
Mon oncle est cependant le film de Tati qui se prête le moins mal à cet exercice : il présente une histoire, au sens traditionnel du terme, et se personnages, plus qu'ailleurs, sont affrontés à des crises, poursuivent des projets, ont des déboires.


Le lieu, le temps, l'action :

     Chaque film de Tati privilégie un espace précis où s'enracine et se développe le sujet :
- Jour de fête est un village du centre de la France.
- Les vacances de Mr. Hulot, une petite plage et son restaurant.
- Playtime, le dédale intérieur et extérieur d'une cité de nouveaux buildings.
- Trafic, une autoroute.
- Parade, une piste de cirque.


De ce point de vue, Mon Oncle est placé sous le signe de la dualité, il articule deux espaces rivaux et antagonistes :
- du côté de Hulot, un centre ancien, sorte de village organisé autour de sa place où règne un désordre sympathique.
- du côté de chez Arpel, un réseau reliant villa moderne, école neuve et usine pilote suivant des protocoles fonctionnels nettement plus contraignants.

Le film se construit à partir d'un va et vient entre ces deux lieux, entre ces deux mondes.

***

     Le découpage chronologique de Mon oncle fait clairement apparaître 5 journées consécutives, réparties de manière égale dans le film (22 à 26 minutes par jour).

     Les indicateurs chronologiques sont essentiellement sociaux, ce sont les activités des personnages qui marquent les heures et les journées : temps de départ pour le travail, temps du repas, temps du ménage, temps de détente...

     Davantage soumis au temps, les Arpel nous permettent de nous repérer dans les jours et les heures. Hulot, lui, évolue dans une durée beaucoup plus souple permettant une liberté accrue.

Le temps est social et linéaire.
Les Arpel sont déterminés par ce temps qui court.
Hulot, en dehors du temps, est un personnage libre et intemporel.


***

     La chronologie fait apparaître 5 journées. Chacune d'entre elles correspond assez précisément à un acte, au sens classique du terme :
- Le premier expose le mode vie des Arpel et celui de Hulot.
- Le deuxième voit une première tentative d'insertion professionnelle à la SDRC de Mr. Hulot, soldée par un échec.

- Le troisième jour, un dimanche, poursuit le même objectif de normalisation, mais dans la vie privée. Le but est

d'engager Hulot à constituer avec la voisine un foyer sur le modèle de la famille Arpel. Là aussi, l'échec est éclatant.

- La quatrième journée renouvelle, à l'usine Plastac cette fois, la tentative professionnelle. La catastrophe prend de l'ampleur avec l'affaire des tuyaux.

- Le cinquième jour tire les conséquences des échecs précédents et voit l'élimination définitive de Mr. Hulot, réfractaire à toute intégration.

A l'aéroport, Hulot va prendre un avion qui atterrira 9 ans plus tard dans Playtime !

Thèmes et personnages

Il y a dans Mon oncle, deux catégories très tranchées de personnages :

Ceux qui s'affilient a Hulot

On vit au vieux St Maur

Rapports de communication


Ceux qui gravitent autour des Arpel

On vit dans un quartier moderne

On travaille chez Plastac

Rapports hiérarchisés



Hulot et les siens

     Le personnage de Hulot fait une entrée discrète et tardive dans le film. Il entre dans son monde, le marché où le ton relationnel est immédiatement donné lorsque le boucher le laisse lire le journal destiné à l'emballage de la viande. Les personnages qui évoluent dans le réseau Hulot, affichent tous une fonction traditionnelle : peintre en bâtiment, balayeur, agent de police, facteur, marchand de salade ...mais pour ainsi dire, ils ne fonctionnent pas. Le peintre ne donnera jamais un coup de pinceau, le marchand de salade, attablé au bistrot, autorise à se servir seul et à laisser sa monnaie...

Nous sommes dans un monde fort peu rentable, anarchique, qui a en revanche le sens de la liberté. De niveaux économiques analogues, dégagés de tout impératif de rentabilité matérielle, les individus multiplient entre eux les relations non productives qui assurent simplement la cohésion harmonieuse du groupe.

     Hulot, lui, a des traits distinctifs. D'abord on le reconnaît, c'est le personnage des Vacances de Mr. Hulot : chapeau, pipe , pantalon trop court, démarche caractéristique; il porte dorénavant un imperméable fripé, dégageant les jambes pour faire valoir leur jeu, complété par un long parapluie.

     Par son vêtement, Hulot semble se classer socialement : il n'est ni un ouvrier, ni un bourgeois. Son noeud papillon en plus, il semble trop élégant parmi la population qui évolue sur la place du marché. Quelques taches et son chiffonnage permanent le rende trop négligé dans le monde des Arpel.


Les Arpels

     Ils fonctionnent tout le temps et leur fonctionnement est réglé selon un protocole très précis (ex: le déplacement des personnages à l'intérieur du jardin.)

     Dans ce monde efficace, les relations sont très hiérarchisées et réglées par de véritables rituels. La place laissée à l'affectif est nulle (ex: Mr. Arpel ne prend jamais la main de son fils Gérard laissant ce soin à Hulot jusqu'à la dernière séquence.)


Ceux qui relient les deux groupes

      - Hulot, égal à lui-même, adoptera un comportement identique dans les deux mondes.

      - Gérard, discipliné chez lui, traîne sa silhouette morose; il n'a pas faim, ne sourit pas, ne joue pas. Avec son oncle, il se détend. Alors que c'est son père qui le conduit à l'école, c'est Hulot qui vient toujours le reprendre, il a le rôle d'initiateur et de libérateur. Introduit dans un autre monde, Gérard s'amuse et s'encanaille; exactement comme Dackie, le petit chien, qui va traîner jusqu'au petit matin avec les chiens des rues. La société des chiens est dans Mon oncle, à l'image de celle des hommes.


Les espaces, les objets

Arpel

Hulot

Maison moderne, géométrique à la beauté froide, sectorisée en endroits très définis. Les formes et les lignes y sont pures : cube, triangle, angle droit. Cet espace est habité avec d'infinies précautions, c'est lui qui régente ses habitants : la spatialisation asservit les hommes au lieu de les servir.

Maison mystérieuse et chaotique, c'est une spatialité habitable dans laquelle l'imagination peut se déployer.

Suréquipement ménager, outils sophistiqués au rendement plus que contestable.

Accessoires très usuels.

Grosse voiture.

Vélo solex.




Qui perd, qui gagne ?

On casse les vieux immeubles à la fin du film, Hulot disparaît en avion, Gérard ne semble pas triste du départ de son oncle...

- MAIS -

L'agitation un peu folle sur le parking de l'aéroport, les voitures qui tournent comme un manège autour du rond-point, Mr. Arpel réconcilié avec son fils remonte à contre sens une voie avec sa voiture...

La leçon du film ne permet aucunement d'enfermer Tati dans un passéisme rétrograde. Il ne condamne pas l'évolution ni le modernisme, mais plaide seulement pour la fusion des deux mondes qui, tout en apportant le progrès technologique, agirait dans le respect de ce qui fait le sens et le plaisir de la vie.

Jacques Tati est un humaniste.


Voir de loin, écouter de près

     On ne peut regarder un film de Tati sans remarquer la fréquence des plans généraux et l'extrême rareté des plans rapprochés. De même la caméra est peu mobile et le monde paraît vu de loin comme observé à distance.

     Tout n'est pas focalisé sur ou à travers Mr. Hulot. Dans un plan général, il n'est pas rare de percevoir plusieurs actions simultanées; c'est pourquoi le visionnent des films de Tati nécessite une vigilance permanente.

     Tati qui n'est pas un amoureux de la couleur au cinéma ("la couleur est un parasite qui provoque un brouillage de la lecture") n'utilise dans Mon oncle que des "effets de couleurs" servant à typer les différents endroits où se déroule l'action : le monde des Arpel, globalement gris-bleu parfois strié de notes grinçantes et artificielles s'oppose à des couleurs plus chaudes et plus harmonieuses, plus riches (des tons "vieux velours" disait Tati) du quartier ancien.

     A l'éloignement visuel correspond une insolite proximité sonore : bruits incongrus et forts participant de l'atmosphère comique. De tels gros plans sonores servent souvent à orienter la lecture visuel des plans généraux : attiré par un bruit rapproché, le regard se fixe sur l'objet du gag en cours.

     Dans Mon oncle, les dialogues sont très nets mais distillés en amoncellement de points et de taches sonores qui en fonction de leur densité et de leur proximité finissent par donner une impression d'ensemble floue, à la manière des peintres pointillistes (Seurat).

     Chez Tati, les montages des "bandes images" et des "bandes sons" sont radicalement séparés et effectués par des équipes différentes.


Regards critiques

De l'oeil, de l'oreille, de l'intelligence, du coeur : voilà ce qu'il faut pour rire à Tati. C'est évidemment beaucoup demander.

Jean-Louis Bory

Pas un mètre de pellicule gratuit... Chaque gag débouche sur le suivant sans solution de continuité, mieux : le film tout entier n'est qu'un seul gag modulé de mille façons. Chaque trait éclaire et sera éclairé par le suivant...

Jacques Doniol-Valcroze.

Mon Oncle obtient à Cannes le Prix spécial du jury et à Hollywood l'Oscar du meilleur film étranger.

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