Le cuirassé Potemkine

1925


-Titre original : Bronienocets Potiomkine

-Réalisé par Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein

-Tourné à Moscou, Leningrad, Odessa et Sébastopol

-Durée : Initiale : 72 minutes
             Version sonorisée : 94 minutes

-Première : le 21 décembre 1925 au Théâtre Bolchoï de Moscou.


Sergueï M. Eisenstein naquit à Riga (Lettonie) le 23 janvier 1898.

Il interrompt ses études d'ingénieur en 1917 quand éclate la révolution. Il s'engage alors dans l'armée rouge et se voit confier le tournage du Cuirassé Potemkine par le comité pour la commémoration de la révolution de 1905.

En 1924, il apprend à montager sur un film de Fritz Lang : Le docteur Mabuse (1922).

À ses films, presque tous des chefs-d'oeuvre, il faut ajouter six volumes d'oeuvres choisies (3900 pages), des milliers de dessins... Six mille dossiers conservés aux Archives centrales de littérature et d'art de Moscou. Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein est l'une des fondations sur laquelle s'est bàti le cinéma.

Voir la biographie complète d'Eisenstein.


SES FILMS

La grève (1924) - Le Cuirassé Potemkine (1925) - Octobre (1927) - La ligne générale ou L'Ancien et le Nouveau (1926-1929) - Que viva Mexico ! (inachevé, 1931) - Alexandre Nevski (1938) - Ivan le Terrible (deux parties, 1942-1945).



LE CONTEXTE POLITIQUE INTÉRIEUR

     Quand Eisenstein entreprend la réalisation de L'Année 1905 (qui deviendra Le Cuirassé Potemkine ), l'URSS sort de son isolement. Elle est reconnue par la Grande-Bretagne, l'Italie et la France. La mort de Lénine (janvier 1924) met l'unité du Parti communiste bolchevik en danger. L'opposition trotskiste se renforce. Au début de 1925, Trotski est démis de ses fonctions de commissaire du peuple à la Guerre, le parti se divise. Staline n'exercera une dictature qu'en 1929. Depuis le 15 mars 1921, c'est la NEP (Nouvelle Politique Économique), établie par Lénine.


LES FILMS DES ANNÉES 24-25

1924

1925

Paris qui dort (René Clair)

Les Nibelungen (Fritz Lang)

Le Dernier des hommes (FW Murnau)

La rue sans joie (GW Pabst)

La ruée vers l'or (Ch. Chaplin)

Le Maître du logis (Carl Dreyer)



      La première du Cuirassé Potemkine au théâtre Bolchoï de Moscou le 21/12/1925 fut un triomphe. Distribué en Europe et aux États-Unis, il sera parfois amputé sévèrement dans certains pays. Sa diffusion publique n'est autorisée en France que depuis 1953, au Japon depuis 1959, en Italie depuis 1960.



      En 1952 les réalisateurs de tous les pays désignent Le Cuirassé Potemkine comme le premier des dix meilleurs films de l'histoire du cinéma. Il obtient le même classement en 1958. Depuis lors, les critiques, les réalisateurs du monde entier ne cessent de le classer comme un des meilleurs films de tous les temps.


L'HISTOIRE


     Juin 1905. La Russie tout entière connaît une situation révolutionnaire. Sur le cuirassé Potemkine de Tauride la colère couve puis éclate après l'épisode de la viande avariée. Le commandant fait châtier les protestataires qu'il place sous une bâche. "Frères sur qui tirez-vous ?", la garde désobéit au commandant, la révolte éclate, le cuirassé gagne Odessa. Le lendemain, les Odessistes rendent hommage à Vakoulintchouk, militant tué sur le bateau. En fin d'après-midi, l'armée réprime les manifestations de soutien aux mutinés dans la fameuse scène de l'escalier d'Odessa et tous ses plans magnifiques. Le cuirassé riposte, symboliquement le lion de pierre se dresse et rugit.

     Après de longues discussions, les matelots du Potemkine décident d'affronter l'escadre tsariste de la mer Noire qui vient à leur rencontre. Nuit d'attente angoissée, l'escadre est en vue au petit matin, tireront-ils ? "Joignez-vous â nous" communique le Potemkine. Les équipages ennemis l'accueillent par des hourras, drapeau rouge au grand mât. Le Potemkine passe au travers de l'escadre tsariste sans essuyer un seul coup de feu.


Le Potemkine est le premier territoire invaincu de la révolution.

Lénine         


LES SÉQUENCES

PREMIÈRE PARTIE

Des hommes et des vers (Plans 1 à 248 soit 248 plans)

Séquence 1. Nuit. Le port d'Odessa. Deux matelots révolutionnaires sur le pont.

Séquence 2. Les hamacs. Un quartier-maître cingle le dos nu d'un bleu. Vakoulintchouk exhorte ses camarades à la révolte.

Séquence 3. Matin. La viande avariée.

Séquence 4. Travaux du matin sur le navire.

Séquence 5. Préparation du repas.

Séquence 6. Grève du repas, les matelots ont acheté des conserves.

Séquence 7. La vaisselle. Une assiette décorée : "Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien" , le matelot la brise.



DEUXIÈME PARTIE

Drame sur le gaillard d'arrière (Plans 249 à 638 soit 389 plans)

Séquence 8. Clairon. Le commandant Golikov : "Ceux qui sont satisfaits de la nourriture, deux pas en avant!". Il demande une bâche pour recouvrir les récalcitrants.

Séquence 9. Les fusiliers mettent en joue. "Frères sur qui tirez-vous ?". Les fusils s'abaissent.

Séquence 10. Vakoulinchouk prend la tête de la révolte. Les officiers sont jetés à la mer. La bataille fait rage, Vakoulinchouk est tué, on repêche son corps.

Séquence 11. Odessa. Une vedette emporte le corps de Vakoulinchouk vers la terre.

Séquence 12. Un quai du port. Sous une tente la dépouille du matelot.



TROISIÈME PARTIE

Le Mort Demande Justice (Plans 639 à 796 soit 157 plans)

Séquence 13. Veillée funèbre. Le brouillard.

Séquence 14. Le soleil s'est levé. Des torrents de citoyens d'Odessa viennent rendre hommage au défunt. L'hommage tourne au meeting. Un railleur crie :"A bas les juifs", il est rejeté par la foule. "Soyons unis", "L'avenir est à nous"...

Séquence 15. Sur le Potemkine, on apporte le soutien du mouvement ouvrier aux matelots. On hisse le drapeau rouge. Sur l'escalier, on applaudit.



QUATRIÈME PARTIE

L'escalier d'Odessa (Plans 797 à 1029 soit 232 plans)




Séquence 16.La ville et le cuirassé ne font qu'un. Les voiliers blancs vont à la rencontre du navire. Sur l'escalier, ouvriers, bourgeois, élégantes, institutrice portant un lorgnon, étudiant, mères de famille saluent de la main le cuirassé. Le drapeau rouge claque sur le navire.







Séquence 17. Et soudain... Une chevelure noire fouette l'écran. Des gens terrorisés dévalent l'escalier. Un rang de soldats puis deux, baïonnettes au canon. Des corps s’affaissent. Les soldats tirent. Une mère voit son garçonnet resté en arrière blessé et piétiné. Elle s'arrête et hurle. Des corps jonchent les marches.

Séquence 18. La mère, son enfant dans les bras, remonte l'escalier. L'institutrice veut l'aider. Les soldats tirent, la mère s'effondre.

Séquence 19. Les fugitifs se font sabrer par les cosaques au pied de l'escalier.

Séquence 20. Une jeune mère et son landau. Les soldats tirent. Touchée au ventre elle tombe. Le landau s'ébranle et dégringole les marches. L'institutrice et l'étudiant sont sabrés.

Séquence 21. Les canons du Potemkine se tournent vers le siège de l'état-major et tirent. Un lion de pierre qui dormait se lève.



CINQUIÈME PARTIE

La rencontre avec l'escadre (Plans 1030 à 1346 soit 316 plans)

Séquence 22. Meeting sur le Potemkine. L'escadre amirale vient à leur rencontre. Le cuirassé l'affrontera.

Séquence 23. Nuit de veille et d'angoisse.

Séquence 24. "Escadre en vue ! " Tous se mettent à leur poste de combat.

Séquence 25. L'escadre est à portée de tir. Les tourelles se positionnent. Les canons se dressent.

Interminable attente. Les canons s'abaissent, la flotte amirale se joint à eux.


La proue du Potemkine avance droit sur la caméra, découvrant l'étrave qui semble crever l'écran et foncer sur le spectateur.



ARCHITECTURE DU FILM


     Eisenstein a lui-même souligné que Le cuirassé Potemkine est bâti selon les lois strictes de la composition de la tragédie classique.

* L'oeuvre respecte la règle des trois unités (temps: un jour et une nuit, un lieu unique: le navire, une action essentielle : la révolte des matelots).

* Le drame est organisé en :
- 1ère partie : exposition.
- 2ème, 3ème et 4ème partie : péripéties.
- 5ème partie : Collision finale du dénouement.

* Chacun des actes comporte deux parties qui s'opposent : calme / violence . défaite / victoire . deuil / joie . écrasement / riposte . angoisse / délivrance.


LE MONTAGE


Le film comporte 1346 plans pour une durée de 65 minutes !


Eisenstein utilise soit des raccords "cuts" soit des fondus selon l'impression qu'il veut donner.

Il passe du plan général aux très gros plans; ces derniers s'accélérant dans les montées dramatiques de certaines scènes (Les escaliers d'Odessa...)

Ce montage en "coup de poing" donne une atmosphère particulière d'une grande intensité dramatique. Les lignes directrices des images (en particulier dans l'escalier d'Odessa) se heurtent toujours dans les points culminants des conflits. Le spectateur peut avoir l'impression de perdre tous ses repères mais de ce fait il se trouve mêlé plus étroitement à la scène qui se déroule sous ses yeux et dès lors la ressent de manière plus percutante.


SÉQUENCE 18


La mère à l'enfant mort

     Le drame de la mère qui, son enfant mort dans les bras, remonte l'escalier à la rencontre des soldats est le moment le plus pathétique du film.

Le massacre sur l'escalier commence au plan 854.
La mère et son enfant apparaissent au plan 882. Elle est tuée au plan 942.

Du plan 882 au plan 942, le montage fait alterner des plongées et des contre plongées plus ou moins marquées.

La mère :
     La mère, paysanne de type tzigane engageait son fils à saluer le drapeau rouge au mât du Potemkine. Nous la reconnaissons aisément bien que vue peu souvent avant la scène de la répression.
Les travellings descendants qui chassent la foule vers le bas de l'escalier, matérialisent leur force brute. La mère, avec son enfant puis sans lui, est portée, ainsi que la foule, par ces travellings. Lorsqu'elle prend subitement conscience de l'absence de son fils, elle s'immobilise et le travelling s'arrête avec elle.

Elle entreprend alors de remonter les marches à contre-courant de la débâcle. Ceci a pour effet de rendre à nouveau visibles les soldats que l'on avait très peu vu depuis le début de la scène. Les soldats et la foule ne seront jamais visibles (ou presque) dans le même cadre. Soldats que Eisenstein montre comme une machine à broyer, comme assassin collectif.

Lors de la remontée de la mère vers les soldats, Eisenstein utilise la plongée, qui d'ordinaire écrase le personnage, mais qui là, l'ennoblit. Le travelling arrière qui l'accompagne est l'instrument de son élévation, de son assomption. Elle est escortée par ce travelling et elle seule a droit à ce travelling. Cette montée n'est pas un plan-Séquence mais une suite de travellings différents qui donnent l'impression de continuité par la tension dramatique et la grandeur humaine de la situation.

L'horreur de la mère devant le sort de son enfant, s'exprime dans quatre très gros plans, le visage se rapprochant de la caméra. (Aucun des acteurs du film n'est professionnel).

Les soldats

     Ils ne sont jamais accompagnés en travelling ni montrés en gros plan. (sauf le cavalier cosaque sabreur de l'institutrice).

La troupe avance sans voir. Les soldats tirent devant eux sans que nous voyons la foule à ces moments-là.

Lorsque la mère remonte les marches, nous ne voyons pas les soldats : le hors champ est ici l'outil majeur du langage Eisenstein.

Les seuls regards qui s'échangent en champ / contrechamp sont ceux de la mère et de l'enfant et plus tard de l'institutrice.

Le nombre de plans accordés aux soldats est très inférieur à ceux de la foule, de la mère, du landau, des suppliants. De même la caméra ne suit que ces derniers, elle est avec eux au travers des divers gros plans et travellings.

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