Citizen Kane

1941

     Réalisé par Orson Welles

        Avec :

Leland : Joseph Cotten                  Susan : Dorothy Comingore
Mère de Kane : Agnès Moorehead            Emily : Ruth Warrick
Tatcher : Georges Coulouris            Bernstein : Everett Sloane
Kane : Orson Welles


Scénario original : Herman J. Mankiewicz, Orson Welles
Production : R.K.O. - Mercuty Théâtre Production (Orson Welles)
Photographie : Gregg Toland
Musique : Bernard Herrmann
Décors : Darrell Silvera
Costumes : Edward Stevenson
Montage : Mark Robson & Robert Wise


CONTEXTE DE L'ÉPOQUE :
     Le Hollywood des années 30, le Hollywood du parlant, n'est pas tendre avec les réalisateurs. L'arrivée du son a augmenté le coût de production des films et la langue crée une barrière à la diffusion mondiale. Ce nouveau cinéma donne une place prépondérante aux dialoguistes et par voie de conséquence aux acteurs.
Le fait de filmer la parole, s'il ne nuit pas au travail d'éclairage, limite tout ce que le cinéma de l'époque antérieure avait pu développer quant à l'échelle des plans et au montage.
En un mot, le cinéma des années 30 est un cinéma d'usine où le metteur en scène est coincé entre le producteur et la vedette. Le meilleur exemple en est Autant en emporte le vent (1940) qui eut quatre réalisateurs successifs.
Orson Welles, grâce à sa notoriété d'homme de radio et de théâtre put obtenir un contrat lui laissant une grande liberté.
Il réalisa son premier Citizen Kane, révolutionnaire pour l'époque.


DÉCOUPAGE DU FILM

1ère séquence
La mort de Kane

     Nous entrons par effraction malgré la pancarte "Défense d'entrer". Le château de Xanadou apparaît derrière un série de grilles portant la lettre "K". Après une suite de plans étranges et fantomatiques, nous pénétrons dans la chambre où Kane se meurt en prononçant : "ROSEBUD".

2ème séquence :
Les actualités cinématographiques

     La vie de Kane est résumée comme pour des actualités : des brefs moments de sa vie, manchettes de journaux, funérailles,...

La salle de projection des actualités

     Le rédacteur en chef envoie un journaliste, Thompson, à la recherche de la signification de "Rosebud".

3ème séquence :
Première tentative pour faire parler Susan

     Au cabaret "El Rancho" Thompson interroge Susan sans succès.

4ème séquence :
Les mémoires de Thatcher

     Thompson arrive à la bibliothèque Thatcher et demande à consulter les mémoires du banquier.
        1. Dans un paysage de neige, une pension de famille propriété de la mère du jeune Kane. Thatcher prend possession de l'enfant contre son gré, ce dernier lui jette son traîneau au visage.

        2. Kane a 25ans, il est à la tête de la 6° fortune mondiale. Seul un petit journal nommé L'inquirer l'intéresse.

        3.L'inquirer, journal poussiéreux mais honnête est devenu une feuille à scandale qu'on s'arrache. Kane perd de l'argent mais s'en moque, il impose à tous sa vision du journalisme.

        4. En 1929, Kane perd le contrôle de ses journaux.


5ème séquence :
Témoignage de Bernstein dans son bureau

        1. L'arrivée de Kane et de son ami Leland à l'Inquirer vue par Bernstein. Kane apporte un sang neuf et des méthodes peu recommandables.

        2. Kane publie sa profession de foi. Il "s'offre" l'équipe rédactionnelle du concurrent le Chronicle.

        3. Au cours d'un banquet, Kane annonce qu'il part à l'étranger. Leland et Bernstein s'affrontent sur leur métier.

        4. Kane fait acheter le plus gros diamant du monde.

        5. Kane de retour, annonce ses fiançailles avec Emily, nièce du président des Etats-Unis.

6ème séquence :
Témoignage de Leland

     A l'hôpital, Leland prévient qu'il ignore tout de Rosebud.

        1. Récit de la dégradation rapide des rapports entre Kane et Emily.

        2.Récit de la rencontre entre Kane et Susan.

        3. La campagne électorale. Kane tient un meeting dans un théâtre, son adversaire Jim Gettys est présent.

        4. Chantage de Gettys. Emily et Kane se rendent dans l'appartement de Susan. Le scandale éclate dans le Chronicle.

        5. Kane perd les élections. Leland ,ivre, demande à être muté à Chicago.

        6. Kane a épousé sa chanteuse et lui a fait construire un opéra.

        7. Kane termine un article commencé par Leland sur le piètre jeu de Susan, puis il renvoie Leland.


7ème séquence :
Témoignage de Susan


        1. Susan accepte de parler des répétitions avec le maestro.

        2. Querelle entre Susan et Kane.

        3. Tentative de suicide de Susan.

        4. Kane et Susan dans Xanadou désert.

        5. Pique-nique.

        6. Rupture.


8ème séquence :
A Xanadou


        1. Thompson interroge Raymond qui a entendu "Rosebud".

        2. Parmi le capharnaüm de Xanadou, Thompson dit qu'il ne peut expliquer le mystère "Rosebud" mais que cela n'a somme toute qu'une importance relative. Tout le monde s'en va. On brûle des objets parmi lesquels un vieux traîneau d'enfant sur le quel est inscrit... :"Rosebud".

La caméra redescend sur la grille et cadre "Défense d'entrer".



UN FILM PUZZLE, UN FILM LEURRE

        La construction du film est morcelée par les nombreux flash-backs, c'est un puzzle à reconstituer.

        La quête de "Rosebud" n'est qu'illusion, un prétexte pour montrer après coup la vie de Kane. D'ailleurs l'enquêteur (Thompson) reste anonyme, toujours dans l'ombre, ce n'est pas lui le "héros" mais Kane, l'objet de l'enquête.
        Orson Welles, en bon magicien, va nous mener en bateau tout le long du film.


UN FILM EN MIROIR

        Le thème du dédoublement, de la complexité des personnages sont présents dans le film. La quête du journaliste est difficile, labyrinthique, elle se heurte à la contradiction des témoignages.

        La scène où Kane passe devant les miroirs qui renvoient son image à l'infini (scène qui rappelle M le Maudit de Fritz Lang et les reflets dans les vitrines) souligne le thème du "double", omniprésent dans le film et justifiant sa construction en séquences symétriques.


UN FILM EN FLASH BACK

        Le mode de récit choisi par O. Welles n'est pas un mode linéaire, ce qui est révolutionnaire à l'époque. Cependant, pour ne pas trop brouiller les cartes, il fait un récit chronologique. La présence d'un narrateur, visible ou non permet de garder le fil conducteur de l'exposé.


LES INDICES

Welles, en bon magicien, sême des indices que nous ne voyons pas :

        A la mort de Kane, la boule neigeuse est étroitement associée à Rosebud, cependant nous l'oublions pour nous laisser nous interroger sur la question : "Que signifie Rosebud ?". Alors que cette boule de verre vient directement de la mère de Kane, qu'elle représente objectivement une maison sous la neige (cf. séquence où le jeune Kane est confié à Thatcher, qui se passe sous la neige), qu'elle représente symboliquement en se brisant, la séparation d'avec la mère. ?".

        Welles nous montre à plusieurs reprises, soit visuellement, soit de manière auditive, la luge. Elle sert de "bouclier" à Kane lorsqu'il renverse Thatcher dans la neige. Elle est recouverte de neige à la fin de cette séquence. Elle fait l'objet d'une question à Thatcher lors d'une séance de Congrès.

        Les actualités retraçant la vie de Kane retracent de manière objective ce que nous devons savoir de l'homme. La voix du narrateur, plus vraie que nature, souligne la véracité des faits. Cela parait simple, évident, clair. La séquence qui suit, montre des ombres lors d'une projection à des journalistes. Cette scène remet en cause la clarté du débat, elle pose des interrogation, que signifie Rosebud ? Quel peut être le secret de l'homme qui laisse échapper ces mots en mourant ? Cette question semble primordiale pour le rédacteur en chef. C'est là que Welles nous brouille à nouveau les cartes avec cette question en réalité peu importante. Et nous allons nous laisser prendre.

CITIZEN KANE est un film qui recense et épuise toutes les possibilités de l'écriture cinématographique...



EFFETS SPÉCIAUX

Le plaisir de Welles, c'est le truquage. Le spectateur n'y voit que du feu :

     - La scène de Leland parlant à Thompson à l'hôpital est jouée devant un mur blanc, des diapositives créeront le fond par la suite.

     Les vues extérieures de Xanadou et la foule du meeting politique sont des illusions : ce sont des toiles peintes.

     - La scène où Gettys surveille le discours de Kane depuis le poulailler possède une caractéristique très particulière : chaque moitié d'image a été filmée séparément puis rassemblée, ce qui permet de voir nettement les deux personnages.

     - La force dramatique de la scène du suicide de Susan vient de l'unité de la composition de l'image. Cette scène a été tournée en 3 fois pour permettre la netteté sur toute la profondeur de champ des 3 plans : table de nuit, lit de Susan, entrée de Kane et d'un comparse : le 1er plan (table de nuit) a été tourné une première fois avec des arrière-plans noirs. La pellicule est alors rembobinée dans la caméra et on tourne le même plan en éclairant seulement le lit de Susan. De la même manière on illumine uniquement l'arrière-plan de Kane et on filme la 3è "couche". Les 3 plans sont alors nets. De plus, dans le 1er plan, Welles a utilisé des objets (verre, petite cuillère et flacon) plus grands que nature. Il les a ensuite redimensionné équilibrer le plan et mettre en valeur les 3 "couches".


WELLES NOVATEUR

Dans le cinéma "classique " des années 30, le film hollywoodien répond à de nombreuses règles qui permettent facilement de caractériser :

     - Plans généraux pour situer l'action.
     - Plans rapprochés pour mieux voir le comédien (rarement de gros plans).
     - Champ / contre-champ lors des dialogues.
     - Une lumière équilibrée qui ne laisse aucune zone dans l'ombre.
     - Une musique redondante souligne les situations.
     - Le montage est l'huile qui permet à cette machine souple de tourner sans accroc.


Ce code du "savoir-filmer" es souvent voulu synonyme de qualité pour l'époque.


CITIZEN KANE rompt radicalement avec tout cela.


L'image.
La caméra est placée souvent dans une position exagérément haute ou basse (plongées et contre-plongées). Les lumières sont parfois filmées; on joue nettement avec l'éclairage (scène de la projection des actualités aux journalistes). Les plafonds sont visibles et contribuent à créer l'idée d'enfermement. On assiste à une alternance de plans très courts et de plans séquences. Welles joue beaucoup sur la profondeur de champ : il compose son plan où tout est présent (personnages divers, décor... comme au théâtre). Welles utilise un objectif à courte focale (18,5 mm) élement appelé grand-angle.

Le son, la musique.
On peut noter le travail sur les timbres de voix, le chevauchement des phrases dans les dialogues, l'utilisation physique du son comme élément de narration... (ex : écho dans la bibliothèque de Thatcher, voix caverneuse de Kane qui dit Rosebud (obtenue par une superposition de deux enregistrements à réverbérations différentes.)
La musique, en dehors des scènes d'opéra, est uniquement composée de "ponts musicaux courts" qui joignent les séquences.

Le montage.
Il a duré 6 mois. Welles a utilisé le montage dans le plan (tournage des différentes "couches", composition du plan et profondeur de champ) et tous ses raccords étaient prévus dans le scénario. Il utilise souvent les transitions douces (fondus enchaînés, surimpressions) mais aussi des "cuts" pour choquer et surprendre.




DEUX SÉQUENCES

SÉQUENCE 4 : L'enfant arraché à sa famille

     Elle se compose de deux longs plans de 1mn40 sec et 1mn50 sec.

     Le 1er plan s'ouvre sur un effet de leurre, rien ne permet de savoir que la caméra est à l'intérieur de la maison. Le but de Welles est de lier l'enfant à la luge, à la neige symbole de la pureté, de l'innocence, du jeu, de l'enfance. La caméra entame son mouvement de recul dans un travelling arrière, dévoilant l'encadrement de la fenêtre, qui va désormais limiter métaphoriquement l'espace de liberté de l'enfant. C'est la mère qu'on aperçoit, puis Thatcher et enfin le père. Au centre, en profondeur de champ, dans son monde à lui, l'enfant qui joue. A droite, occupant plus de la moitié de l'écran, la mère et Thatcher. A gauche, le père seul qui doit partager le peu d'espace restant avec le chapeau de Thatcher. C'est la mère qui décide. Elle va remettre son fils à la banque malgré les réticences du père. Le père, ayant perdu la partie, va symboliquement fermer la fenêtre afin de protéger son fils. La mère, tout aussi symboliquement, va la rouvrir. Elle se mutile par devoir moral et cela se traduit lorsqu'elle actionne cette fenêtre à guillotine castratrice.

     Le changement de plan se fait brutalement dans un raccord à 180°. Le second plan étudie comment Kane réagit à la décision qui vient d'être prise. Les personnages sont disposés en triangle, la mère au tout premier plan, Thatcher au second, le père dans ce qu'il lui reste d'espace. Dans presque toute la scène, un triangle de métal accroché sous l'auvent, est visible de même qu'un bonhomme de neige. Ces deux accessoires sont là pour placer les personnages dans l'espace. Nous entrons dans un jeu où il s'agit de ne pas être exclu du triangle. Le père est rapidement exclu du "jeu" et abdique. Kane ne peut que tenter de se défendre seul, il se protège à l'aide de sa luge, il la met en écran entre Thatcher et lui (on entrevoit alors la rose dessinée).

Un bref plan achève la rupture et le passage se fait avec un plan montrant la luge sous la neige immaculée

Plus personne ne saura ce que signifie Rosebud.




SÉQUENCE 6 : Gettys contre Kane.

     La scène, située dans l'appartement où Kane a logé Susan, nous montre, comme la séquence 4, le point commun essentiel : Kane perdant un combat qu'il n'a pas décidé d'engager.

Cette séquence est a mettre en parallèle avec la séquence 4. Malgré le nombre constant de personnages, tout les oppose : au monde de la campagne, du jour, du blanc, de l'innocence, succède celui de la ville, de la nuit, du noir et du péché ; l'horizontalité est remplacée par la verticalité (plongée et contre plongé inexistantes dans la séquence 4); ... Cette séquence se compose de 16 plans de longueur inégale. La mise en scène s'accompagne d'un travail sur l'ombre et la lumière. Jouant sur cette dernière et sur les déplacements des personnages dans le champ, Welles distingue une double lutte qui se mène ici : une lutte de pouvoir entre hommes et une rivalité sentimentale entre femmes.


RÉALISME ou EXPRESSIONNISME ?


C'est un va et vient entre les deux :
La visite à El Rancho, pour retrouver Susan est d'un réalisme cru. au somptueux mouvement de caméra qui nous amène à l'intérieur du cabaret par la verrière du toit, s'oppose le délabrement du lieu et de sa propriétaire.

A peine sommes-nous installés dans cette image que nous nous retrouvons dans la bibliothèque de Thatcher ou l'expressionnisme se manifeste par la composition massive du cadre aux proportions lourdes.

Les réalisateurs expressionnistes allemands qui avaient fui le nazisme, vivaient depuis une dizaine d'années aux E-U. Welles en a retenu attirance pour la lutte de l'ombre et de la lumière comme combat physique du bien et du mal.
Il en a retenu également la déformation des perspectives qui traduit le dérangement de l'esprit (Plan dans l'éclat du verre brisé), La distorsion temporelle (Plan ralenti de la boule qui s'écrase), les images subjectives (Plan de la neige qui tombe dans la pièce et pas seulement dans la boule).

CITIZEN KANE reste, encore maintenant, à l'image de la passion dévorante de Kane, la plus vaste collection de styles qu'un cinéaste ait jamais produite.


"Depuis 1949, tout ce qui compte dans le cinéma a été influencé par Citizen Kane."

François Truffaut          

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