SCÉNARIO
Stanley Kubrick d'après le roman de W.M. Thackeray :
Les mémoires de Barry Lyndon
RÉALISATION
Stanley Kubrick
CHEFS OPÉRATEURS
John Alcott, Paddy Carey
MUSIQUE
Schubert. Vivaldi. Bach. Haendel. Mozart. Purcell.
Airs traditionnels Irlandais.
INTERPRÈTES
Ryan O'NEAL
Redmond Barry
Marisa BERENSON
Lady Lyndon
-> 250 jours de tournage en Grande-Bretagne,
Irlande et RDA. Le budget prévisionnel de 2,5 millions de dollars s'est
transformé en budget final de 11 millions de dollars.
En 1976 il se voit attribuer 4 Oscars aux États-Unis décoration,
costumes, adaptation musicale, image). Le film ne connaît le succès qu'en
France, ailleurs, c'est un échec financier.
LE TRAVAIL SUR L'IMAGE
Stanley Kubrick voulait que ce soit d'une certaine façon un documentaire sur
le XVIIIe.
Le film fut tourné en décors naturels, dans des lieux authentiques malgré la
préférence de Kubrick à travailler en studio. Le château de la famille Lyndon
: Hackton Castle, est composé d'un puzzle de quatre demeures historiques situées
aux quatre coins de l'Angleterre.
Le travail sur les costumes procède de la même démarche : copie fidèle de costumes
anciens ou utilisation de costumes authentiques.
Ce qui frappe fortement l'imagination, c'est le travail de la composition plastique
: références picturales et travail du chef opérateur.
L'ÉCLAIRAGE EN INTÉRIEURS
Le travail du
chef opérateur John Alcott a marqué une date dans l'histoire du cinéma contemporain,
en particulier dans les scènes de nuit. Il a opté pour la lumière naturelle
de l'époque : la bougie. Ce choix esthétique fut rendu possible par l'évolution
de la technique : progrès dans l'optique, progrès dans la fabrication de la
pellicule (émulsions), progrès dans le traitement en laboratoire.
La nécessité d'un objectif à grande ouverture a obligé l'équipe technique à modifier la caméra par des
"bricolages" qui durèrent 3 mois !
C'est dans les scènes de jeu, par exemple où Lord Ludd, entouré de ses
maîtresses (hommage à Watteau) affronte Balibari et Redmond, ou encore la scène
de la rencontre avec Lady Lyndon, que le procédé atteint son effet maximum :
la chaude lumière des bougies sur les lustres, le chatoiement des costumes,
les visages maquillés des hommes et des femmes créent sous nos yeux un monde
totalement autre.
L'utilisation d'un grand nombre de bougies dans des endroits plus modestes que
des palais donne le même effet mais est moins cohérent du point de vue de la
vérité historique.
Le tournage en "basse lumière", l'emploi d'un objectif à grande
ouverture, le traitement "poussé" du négatif en laboratoire
donnent par ailleurs un effet esthétique : la création d'un grain sur
l'image (différent de l'effet de tramage assez souvent employé)
L'IMAGE EN "EXTÉRIEURS"
Barry Lyndon est le premier film à nous avoir proposé
de superbes paysages, d'admirables ciels, dignes du pinceau de Constable, où
l’œil voit vivre la lumière et le vent. C'est
seulement depuis peu de temps que la pellicule permet des écarts d'exposition
(par le passage d'un nuage par exemple) et la variation de la lumière naturelle.
Il faut remarquer aussi les "basses lumières"
(crépuscules, brumes), ainsi que les lumières rasantes de fin de journées.
On doit signaler également l'utilisation de l'objectif à focale variable
(ZOOM) Angenieux 25/250, mis au point à la fin des années cinquante.
Dans Barry Lyndon, de nombreux plans-séquences sont
conçus pour l'emploi du zoom (souvent un zoom arrière, partant d'un détail en
gros plan et agrandissant le cadre, accompagné souvent d'un travelling ou panoramique
combiné) : parade des soldats anglais, duel contre Quin, enterrement de Bryan...
Ces plans-séquences ont une grande fluidité et une grande homogénéité.
***
Barry Lyndon est un film qui ne se contente pas d'être la mise en image d'un texte
("écranisation" comme disent les cinéastes soviétiques) pas plus que la
mise en scène d'un dialogue, un très large part de l'histoire nous est racontée
par l'image et par l'image seule, rehaussée par des effets sonores et musicaux.
L'importance narrative et émotionnelle
de l'image est constante dans Barry Lyndon
Nous retrouvons, ici, la grande narration cinématographique héritée du cinéma muet.
LE RÔLE DU COMMENTAIRE
Stanley Kubrick
combine deux récits parallèles mais non équivalents :
- Une histoire racontée en images
- Un commentaire parlé et un commentaire musical.
L'emploi du commentaire est fréquent chez Kubrick (Lolita, Orange mécanique,
Les sentiers de la gloire, Docteur Folamour).
Dans Barry Lyndon, le commentaire permet
d'éviter des dialogues et des scènes d'information, il permet également de préciser
les lieux et les dates. A l'occasion , ce commentaire se fera ému, ironique,
polémique, résigné, en fonction des scènes. Il arrive parfois que le commentaire
soit en concurrence avec le récit en images et même le contredise.
L'IMPORTANCE DE LA MUSIQUE
La musique a toujours été importante dans les films de Kubrick (2001
et Le beau Danube bleu de Strauss, A Clockwork Orange et Beethoven ...).
Stanley Kubrick a toujours insisté sur la musique non seulement comme accompagnement
de l'image mais comme mode de communication. Kubrick vise un cinéma qui fonctionne
au niveau de l'affectivité.
Kubrick a fait appel au compositeur américain Léonard Rosenman pour arranger les thèmes
classiques qu'utilise le film : Sarabande de Haendel, Barbier de Séville de
Paisiello, Hohenfriedburger de Frédéric le Grand, Trio avec piano, Opus 100
de Schubert, Concerto en ut mineur, BWV 1060 de Bach.
Dans Barry Lyndon on trouve deux types de musique :
- Musique diégétique qui appartient à l'action du film (marches militaires,
musiques de concerts, musique de danse).
- Musique commentaire ou expressive par laquelle le réalisateur
souhaite faire passer un climat poétique, une émotion.
Barry Lyndon est l'un des rares films où la musique joue un rôle aussi
important pour la narration et le climat de l’œuvre.
Barry Lyndon est tout autant un concert classique qu'un musée de peinture.
Maurice Fleuret
Le commentaire parlé
et le commentaire musical permet l'économie des dialogues qui sont surtout le
fait des personnages secondaires.
Le film s'achève en montrant des personnages taciturnes, perdus dans leurs pensées
et leurs rêves. Ce qu'ils ont vécu les a menés à un point où le langage est
vain, désormais.
REGARDS CRITIQUES
Ce qui fait le prix de ce film (...) c'est la manière dont Stanley Kubrick
explore le XVIII° siècle, l'analyse, le recrée et le met en
images. (...) C'est le prodigieux voyage dans le temps qu'il nous offre. (...)
Jean de Baroncelli
Le Monde
9 Sept. 1976
Chaque plan est un enchantement. Elégance et intelligence; saveur du
dialogue ; vivacité du rythme ; et surtout raffinement dans la somptuosité...
Stanley Kubrick avec Barry Lyndon nous donne un autre chef-d’œuvre. (...) Barry
Lyndon vaut moins par la fidélité au roman de Thackeray et à
la civilisation européenne, et particulièrement anglaise, au XVIII°
siècle que par la fidélité de Kubrick à Kubrick
... Brave garçon tendre et loyal, Barry Lyndon, à l'école
de ce monde, devient pillard et paillard, traître, espion, déserteur,
ivrogne, brutal et maquereau. Bref : un gentleman.
Thackeray ricane, Kubrick éclate de rire...
Jean-Louis Bory
Le Nouvel Observateur
13 Sept. 1976